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Diamond Little Boy – Interview de Victor Dermo

A l’occasion de la sortie du premier volume de Diamond Little Boy aux éditions VEGA, nous avons eu la chance d’interviewer l’auteur Victor Dermo.

Victor Dermo raconte son adolescence dans une cité de Caen, ses espoirs, ses coups durs et surtout l’engrenage du trafic de stupéfiants. Alors qu’il rêvait de devenir mangaka, Victor gravit en quelques années seulement les étapes de la petite et de la grande délinquance à toute allure.

Team Manga : Bonjour Victor, merci de nous accorder cet entretien. Pour commencer, peux-tu te présenter à ceux qui ne te connaissent pas encore ?

Victor Dermo : Je m’appelle Victor Dermo, je suis né à Caen et je suis mangaka. J’ai écrit un manga qui s’appelle Diamond Little Boy, qui est sorti le 20 juin aux éditions Vega.

TM : Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ton histoire en manga, dans ce format-là ?

VD : Je suis né en 1994, il y a toujours eu des mangas autour de moi. Au collège, j’étais très focus manga. C’est un médium qui se prête bien aux histoires un peu cinématographiques. Je n’avais pas lu de manga autobiographique, et encore moins sur la culture street, furyo, un peu caillera. Donc je trouvais ça intéressant de faire ça. J’ai fait le manga que j’aurais kiffé lire quand j’avais quinze ans.

TM : Est-ce qu’à un moment tu as envisagé un autre format, comme le roman ?

VD : Non, j’ai toujours dessiné. J’écris pas très bien, je suis pas un grand poète. (rires) C’est plus la mise en scène. Si j’avais dû choisir un autre média, je serais devenu réalisateur. Mais le manga, c’est cool. Déjà, je trouve ça cool tout court. Et puis les dessins, c’est ce qu’il y a de plus accessible quand tu es petit. Souvent les mangakas commencent en recopiant des cases : c’est très clair, fin, pas comme un comics américain plein de couleurs. Le manga, c’est surtout le travail du trait. C’était accessible, et j’adore ça.

TM : Ton manga est autobiographique. Dedans, on voit la descente dans la délinquance. Est-ce que ça a été dur pour toi de livrer autant de choses personnelles ?

VD : La première fois que je l’ai écrit, je savais pas si les gens allaient lire. Donc j’avais pas d’a priori. Je me suis dit : je le fais comme ça sort, comme un mec écrirait une chanson. J’essayais que ce soit le plus moi possible.

Ensuite, quand c’est sorti en indépendant, que je mettais des scans en ligne, j’ai commencé à avoir mes premiers retours de lecteurs, rencontrer des gens. Et là, ça m’a posé plus de questions pour la suite : est-ce que je raconte vraiment ce truc-là comme ça ?

Quand j’ai signé mon contrat ici, et que j’ai dû recommencer à dessiner toute la série, je me suis dit qu’il fallait que l’œuvre soit le plus moi possible.

Au final, c’est hyper intimidant de raconter sa vie. C’est hyper intimiste. Je parle de mes parents, de mes frères, de ma famille proche, des décès de mes meilleurs potes… C’est intimidant, mais si ça me fait du bien et que ça peut faire du bien à d’autres personnes, alors ça vaut le coup.

Après, il faut rester réaliste : aujourd’hui on est dans une ère où il y a énormément d’informations qui circulent. Ton manga, le lecteur va le lire en une heure, une heure et demie, puis sa vie ne s’arrête pas pour toi.

TM : Tu as du tout refaire pour cette nouvelle version publiée ?

VD : Oui, on a tout refait. La première version, je l’avais faite en indépendant, sans connaître les règles du métier. Là j’ai dû tout reprendre.

Par exemple : une bulle, c’est une phrase, une bulle c’est une expression. Si tu mets plusieurs phrases dans une bulle, ton personnage garde le même visage, la même expression, et ça fonctionne pas. Si tu veux changer d’émotion, il faut changer de bulle. Pareil pour la temporalité : tu peux pas faire passer trois heures dans une seule bulle.

J’ai dû réapprendre toutes ces règles-là, et mon tantô m’a beaucoup aidé.

TM : Ça a changé ton histoire ?

VD : Non, c’est la même histoire. Mon éditeur m’a signé pour ça. Il fallait juste polir la forme. C’est un manga singulier, changer le fond n’aurait pas eu de sens. Les lecteurs sentent quand une œuvre est authentique. Si tu racontes la banlieue sans l’avoir vécue, ça se voit direct. Mais la mise en scène est beaucoup plus claire, beaucoup plus pro. C’est ça la différence.

TM : Comment es-tu passé de l’indépendant à l’édition chez Vega ?

VD : J’avais autopublié Diamond Little Boy. J’avais monté un site internet. Ensuite je l’ai partagé sur un site appelé Furyo Squad. Quand j’ai eu assez de lecteurs, j’ai lancé une campagne de précommande, puis j’ai imprimé et distribué en convention, sur mon site, etc.  Ensuite mon projet est arrivé sur le bureau de Stéphane Beaujean chez Dupuis. Il a accroché et m’a dit : « Cette série doit exister. » Je me suis senti en confiance, il avait compris l’essence du récit et il voulait pas le dénaturer. Il avait les références, notamment Ushijima (L’usurier de l’ombre). Ça a été une grande inspiration pour moi. Je l’ai découvert lors de mon premier voyage au Japon : je pouvais pas le lire, mais rien qu’avec les images j’ai ressenti l’ambiance. C’est devenu une bible de storyboard pour moi.

TM : La transition amateur/pro a été dure ?

VD : Très. J’ai dû réapprendre à dessiner. Vega avait même envisagé de confier le dessin à quelqu’un d’autre. Mais avec mon responsable éditorial, on a bossé des mois sur mon style. Ensuite j’ai intégré Atsu Studio, un grand studio d’assistants japonais. Un an et demi de formation. Aujourd’hui, je peux produire environ 500 pages par an. C’est énorme pour un humain normal, mais dans le monde du manga, certains vont encore plus vite.

TM : Qu’est-ce qui t’a le plus surpris dans le monde du manga professionnel ?

VD : Le rythme. C’est violent. J’ai compris pourquoi tant d’auteurs souffrent mentalement et physiquement. On en parle beaucoup depuis la mort de Kentaro Miura (Berserk), clairement liée au surmenage. J’ai même entendu qu’être mangaka faisait perdre vingt ans d’espérance de vie. C’est extrême.

TM : Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui veut se lancer en France ?

VD : Le premier : il faut le faire. Prendre un crayon, une feuille et raconter son histoire. Peu importe si c’est mauvais au début : après 200 pages, tu progresses forcément.

Attention aussi aux contrats : mieux vaut pas de contrat qu’un mauvais contrat. Et il faut comprendre que la France n’est pas le Japon. Ici, on peut proposer un manga terminé directement au public. Avec Internet, TikTok, Webtoon, il y a plein de moyens. Moi j’ai tenu 7 ans en indé, et ça a montré aux éditeurs que j’étais sérieux. Un projet qui avance avec ou sans eux, ça donne envie de miser dessus.

TM : Avec le recul, quel regard tu portes sur le jeune Victor que tu décris ?

VD : L’idée, c’est de montrer que c’est normal qu’un gamin de 13 ans soit bête, rigole à certaines blagues, fasse des conneries. Quand tu vieillis, tu les vois différemment. Mais j’ai gardé une narration interne, mon “moi” d’aujourd’hui qui commente. Ça permet de relier les époques.

TM : Le manga raconte la descente dans la délinquance. Quels conseils donnerais-tu aux jeunes confrontés à ça ?

VD : Je suis pas sûr d’avoir des conseils. Moi j’ai eu la chance de trouver le dessin. Mais globalement, c’est social : quand c’est plus facile de trouver du shit que du travail, qu’est-ce que tu veux dire à un gamin ? Le mieux, c’est de canaliser cette énergie dans quelque chose : sport, dessin, musique. Je cite Victor Hugo dans le manga : « C’est en nourrissant les rêves que l’on prévient les crimes. » C’est toujours vrai, deux siècles après.

TM : Quels retours de lecteurs t’ont marqué ?

VD : Beaucoup de gens m’ont dit : « Ça me rappelle mon histoire. » Certains m’ont confié que mon manga les avait aidés dans des moments sombres, parfois même à ne pas passer à l’acte. Une prof de français à qui j’avais donné un exemplaire, elle a été bouleversée. Elle était plus triste que moi encore. (rires) Ça m’a marqué. Plus tu as de lecteurs, plus tu as de réactions fortes.

TM : Un dernier mot ?

VD : Merci. (sourire)

 

Merci à Victor Dermo et aux équipes de VEGA pour leur accueil et cet interview.

Alex | Hasumin